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Le jeu de l’amour et du hasard

Marivaux


Le spectacle

Sylvia, jeune noble, est promise à Dorante. Mais elle n’est pas décidée à se marier avec un homme qu’elle ne connaît pas. Afin de découvrir le vrai tempérament de Dorante, elle propose à son père, Monsieur Orgon, de prendre la place de sa coiffeuse, Lisette, et demande l’autorisation pour que celle-ci se fasse passer pour elle. Ce que Sylvia ignore, c’est que Monsieur Orgon a été informé par le père de Dorante, que celui-ci a imaginé le même stratagème pour les mêmes raisons.

Note d’intention pour la mise en scène : du désir au sentiment amoureux !

Et si le « coup de foudre » réciproque de Dorante et Sylvia dès leur première rencontre était provoqué par le désir ? Confrontés à ce « premier état » et face à une situation où rien ne se passe comme prévu, Dorante et Sylvia ne finissent-ils pas par transformer les émois de leurs sens en véritable sentiment amoureux ? « Le jeu de l ‘amour et du hasard » me semble présenter une série de quiproquos. Quiproquos quant à la prétendue condition sociale des personnages : Dorante pense être tomber amoureux d’une servante, Sylvia d’un valet ; Arlequin et Lisette croient aimer un noble. Quiproquos quant à celui que chacun est supposé choisir comme futur conjoint : Dorante n’a d’yeux que pour Sylvia, déguisée en servante alors qu’il devrait convoiter Lisette qui joue le rôle de Sylvia ; Arlequin, qui prend la place de Dorante, ne regarde que Lisette et semble ignorer complètement Sylvia – Marivaux ne nous expose-t-il pas des personnages incapables, malgré leurs déguisements, d’échapper à leur éducation, à leur rang social ? (aspect inévitable du conditionnement éducatif et social qui entraîne l’individu a se retrouver séduit par celui ou celle qui correspond aux schémas construits par ce conditionnement : les valets tombent amoureux des valets, les maîtres des maîtres, et ce, malgré la supercherie du travestissement.) Sylvia, Lisette, Dorante et Arlequin tombent, dès la première rencontre, amoureux de la personne qui correspond à leur condition. – Quiproquos quant à la nature réelle de leurs sentiments : chaque personnage est sous le charme de l’autre dès le premier regard, sans connaître le caractère de l’être aimé.
Tout est malentendu dans « Le jeu de l’amour et du hasard » ! En partant de ce postulat, j’ai souhaité traduire l’évolution que les personnages ressentent : du désir en sentiment. Les comédiens sont au départ dans une rencontre physique, comme mûs par leurs seuls désirs : Acte I, scène VII pour Sylvia et Dorante : Dorante : (…) ta maîtresse te vaut-elle ? Elle est bien hardie d’oser avoir une femme de chambre comme toi. Sylvia : J’avais de mon côté quelque chose à te dire ; mais tu m’as fait perdre mes idées aussi à moi. Acte II, scène III pour Lisette et Arlequin : Arlequin : (…) un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau ; votre premier coup d’oeil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l’a rendu grand garçon ; tâchons de l’établir au plus vite. Lisette : Trouvez-vous qu’on le maltraite, est-il si abandonné ? Arrive finalement la manifestation du sentiment : Acte III, scène VI pour Lisette et Arlequin : Lisette : (…) Venons au fait ; m’aimes-tu ? Arlequin : Pardi oui, en changeant de nom, tu n’as pas changé de visage, et tu sais bien que nous nous sommes promis fidélité en dépit de toutes les fautes d’orthographe. Acte III, scène VIII pour Dorante : Dorante : (…) Tes paroles ont un feu qui me pénètre, je t’adore, je te respecte, il n’est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne ; j’aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t’appartiennent. Acte III, scène dernière pour Sylvia : Sylvia : (…) jugez de mes sentiments pour vous, jugez du cas que j’ai fait de votre cœur par la délicatesse avec laquelle j’ai tâché de l’acquérir. L’utilisation de l’espace traduit également cette évolution. Au démarrage, Lisette et Sylvia arrivent du public, comme pour entraîner les spectateurs dans cette aventure. Les comédiennes évoluent ensuite au nez de scène, espace réduit, symbole de l’état de conscience des personnages au début de l’intrigue. Au gré des prises de conscience, l’espace s’élargit, des rideaux s’ouvrent pour découvrir deux portes miroirs. Les personnages se retrouvent alors confrontés à leurs reflets, procédé qui leur permet d’observer le décalage entre ce qui est dit et ce qui est réellement ressenti.
Au final, les masques tombent pour Dorante et Sylvia, les portes s’ouvrent sur un espace intimiste, représentation de l’intimité de leurs cœurs. « Le Jeu de l’Amour et du Hasard » c’est aussi le théâtre dans le théâtre : chacun joue à être un autre que ce qu’il est. J’ai souhaité donner corps aux représentations intellectuelles que chaque personnage se fait de l’autre. Lisette et Arlequin jouent à être des nobles : leur « interprétation » est large, à la limite de la caricature. Pourtant, ils trahissent régulièrement leur condition véritable. J’ai souhaité traduire ces idées reçues à travers les directions données aux comédiens : travail de la posture (valet/maître) ; jeux de maintien et de perte de cette posture (perte qui trahit la réalité de la condition sociale de celui qui joue à être un autre) ; travail sur les accents liées aux différentes conditions sociales. Hervé Richardot Directeur artistique, Metteur en scène